L’amélioration de la productivité provient essentiellement de la hausse de la compétence des salariés (niveau de qualification, expérience, etc.) et des innovations (machines plus efficientes, meilleure organisation du travail, etc.).
Le XXe siècle a été exceptionnel avec la diffusion à l’ensemble de l’économie d’innovations majeures, dans le domaine de l’énergie (moteur, électricité, etc.), des télécommunications (téléphone, radio, etc.), des processus de production (taylorisme, fordisme, toyotisme…) et des financements, ainsi qu’une élévation du niveau d’études.
Elle a permis au PIB par habitant de croître de 2,30 % par an en France au XXe siècle. Mais, depuis 2000, il ne croît plus que de 0,74 % par an en moyenne. Et le phénomène est similaire ailleurs : sur les mêmes périodes, les États-Unis ont vu leur croissance du PIB/habitant passer de 2,30 % à 1,30 % par an.
Ralentissement de la productivité depuis 2019
Depuis le début des années 2020, la productivité n’a pas évolué de la même façon selon les pays. Les États-Unis ont non seulement rattrapé leurs pertes, mais dépassaient en 2023 leur niveau d’avant crise de 5,3 %. L’Italie et le Royaume-Uni ont également retrouvé, puis légèrement dépassé leur niveau de 2019. La France, elle, restait en 2023 à 3,5 % en dessous de son niveau d’avant-crise. L’Allemagne et l’Espagne se situent dans une position intermédiaire, légèrement en retrait mais sans effondrement marqué.
Ce graphique ne montre pas le niveau de productivité de chaque pays, il montre son évolution depuis 2019. Tous les pays partent donc de la même base 100 en 2019, ce qui permet de comparer leur trajectoire, pas leur niveau absolu.
La productivité en Europe et aux États unis
Ce ralentissement européen face aux États-Unis s’explique d’abord par un retard d’investissement technologique qui ne date pas de 2020 mais se creuse depuis les années 2000. En 2019, les entreprises américaines disposaient de cinq fois plus de capital numérique par employé que leurs homologues européennes. L’Europe s’est en outre spécialisée dans des technologies relevant du domaine de l’automobile, chimique, transport, alors que les États-Unis ont massivement investi dans les logiciels, les ordinateurs et les biotechnologies, secteurs plus porteurs de gains de productivité.
À cela s’ajoute le choix européen de protéger massivement l’emploi pendant la crise via le chômage partiel : humainement compréhensible, mais qui a freiné le mouvement naturel des travailleurs vers les activités les plus productives. Un mouvement qui, aux États-Unis, s’est opéré plus librement et plus rapidement.
La France accuse un retard supplémentaire, qui reflète de nombreux choix de politique économique : explosion de l’apprentissage, soutien massif aux entreprises, intégration de profils éloignés de l’emploi. Ces politiques ont créé beaucoup d’emplois, et constituent en cela une réussite, mais ont mécaniquement tiré la productivité moyenne vers le bas. Selon le Conseil national de la productivité, ces facteurs sont en grande partie transitoires. Ce ralentissement est surtout le revers d’une croissance délibérément plus riche en emplois.
Une stagnation durable de l’innovation ?
L’hypothèse d’une ère de « stagnation séculaire » de l’innovation est avancée par plusieurs techno-pessimistes comme Robert Gordon. Pour eux, la grande vague du XXe siècle est liée à une série exceptionnelle d’innovations simultanées dans de nombreux domaines. La révolution numérique aurait une contribution bien plus faible.
Schumpeter est l’un des plus célèbres économistes du XXe siècle pour s’être penché sur les effets des innovations sur la croissance. Il théorisa la notion de « destruction créatrice » pour illustrer le remplacement des anciennes technologies, et parfois de secteurs entiers, par de nouvelles innovations. Il développa aussi l’idée de « grappes d’innovations » pour montrer qu’une innovation en déclenche d’autres en cascade avec des applications qui se diffusent à d’autres secteurs.
C’est précisément ce que les personnes optimistes voient aujourd’hui dans l’intelligence artificielle générative. En effet, elle peut permettre des gains de productivité dans presque tous les secteurs (santé, droit, industrie, enseignement…). Cependant, ses effets ne se voient pas encore clairement dans les statistiques de productivité. Selon les économistes, l’IA suit une « courbe en J » : il faut d’abord investir, former les équipes et réorganiser le travail avant que les gains apparaissent vraiment. Les entreprises qui n’anticipent pas cette transformation risquent tout simplement de passer à côté des bénéfices.
Un autre frein est géographique. Les gains sont pour l’instant concentrés dans les pays disposant déjà des bonnes infrastructures numériques et l’Europe accuse un retard marqué face aux États-Unis, tant en investissement qu’en adoption réelle par les entreprises. Pour la France, comme pour ses voisins européens, le potentiel existe mais il reste, pour l’heure, largement inexploité.
D’autres conditions que l’innovation pour augmenter la productivité
D’autres facteurs peuvent expliquer le ralentissement actuel.
Le principal est le frein à la diffusion des nouvelles technologies à cause d’une mauvaise allocation des ressources, spécialement vraie en France, entre les secteurs les plus productifs et les moins productifs. Elle proviendrait de la rigidité des modes de financement (peu de prêts bancaires et de capital risque pour les PME), le manque de mobilité des employés (faible incitation au changement d’entreprise avec davantage de sécurité), une qualification qui n’est pas toujours suffisante (recul de la France dans les classements internationaux mesurant le niveau scolaire) ou encore un environnement peu concurrentiel qui protège et maintient en vie les entreprises les moins performantes.
Les entreprises françaises les plus innovantes rencontrent davantage de difficultés pour financer leur croissance et attirer les meilleurs salariés qu’une start-up californienne. Or, sur ce marché qui est mondial (chercheurs, levée de fonds, dématérialisation), l’attractivité du climat des affaires (flexibilité, fiscalité, réglementation), du cadre universitaires (qualification, recherche…) et de la collaboration entre ces univers professionnels et scientifiques deviennent des éléments cruciaux pour améliorer la productivité.
Enfin, la dématérialisation de nombreuses activités (site internet…), qui permet une domiciliation de la valeur ajoutée vers des pays à la fiscalité plus attractive, vient compliquer la comptabilisation véritable de la création de richesse d’un pays et donc la mesure de sa productivité. En France, l’apport en croissance de ces entreprises de la révolution numérique est sans doute sous-estimé. Elles réalisent pourtant leur activité économique concrète (vente de produits et de services, recrutement de salariés, investissement) sur le territoire français.
Le cas de l’Irlande
L’Irlande a vu son PIB réévalué de 26 % en 2015 car son régime fiscal a attiré de nombreuses sociétés du numérique (Google, Amazon, Apple…) opérant dans d’autres pays de l’Union Européenne. D’après les chiffres de l’OCDE, la productivité mesurée par la richesse supplémentaire créée par heure travaillée a ainsi bondi de 22,5 % ! On devine que le travailleur irlandais ne s’est pas subitement mis à travailler aussi efficacement…
Le phénomène a pris une telle ampleur que l’État irlandais a décidé d’arrêter l’utilisation de l’indicateur du PIB pour le remplacer par le Revenu National Brut qui ne prend pas en compte ces redomiciliations fiscales.
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